Les marchés de légumes de spécialité en Ontario : quelques chiffres

Evan Elford, spécialiste en cultures de remplacement, MAAO et MAR

Depuis peu, le potentiel commercial des légumes de spécialité suscite de plus en plus d’intérêt en Ontario. Pourtant, le débat qui entoure la substitution des importations par des produits locaux persiste depuis plus de 30 ans. On obtiendra aisément des études de marché et des rapports de recherche agronomiques d’Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation ainsi que du ministère des Affaires rurales de l’Ontario (MAAO et MAR), de l’Université de Guelph (UG) et, plus récemment, du Centre de recherche et d’innovation de Vineland (VRIC). Néanmoins, faire le tri dans l’information disponible peut s’avérer ardu, car les spéculations sur les débouchés potentiels varient avec la source et dans le temps. Bien que cet article n’aborde aucune autre question particulière aux cultures de spécialité, telles l’agronomie et la lutte contre les ravageurs, il serait bon d’en tenir compte avant de se lancer dans la production de l’une d’elles.

Possibilités commerciales avant tout

Dans une étude récente de l’Université de Guelph, Adekunle et ses collaborateurs analysent le potentiel des cultures de spécialité en Ontario. Les auteurs ont ainsi classé les treize légumes les plus populaires auprès des trois principaux groupes ethniques dans la région du grand Toronto (RGT), à savoir les ethnies asiatique du sud, chinoise et afro-antillaise (tableau 1). L’étude situe la demande potentielle de légumes des trois groupes dans la RGT autour de 61 millions de dollars par mois. Précisons cependant que cette estimation s’applique à la totalité des légumes achetés par les groupes en question, et pas seulement les légumes de spécialité. Si on néglige ce fait en compulsant la liste des produits végétaux de l’étude, il se peut qu’on interprète mal et surestime éventuellement le potentiel commercial des légumes de spécialité.

 

Asiatique du sud

Chinois

Afro-antillais

Rang

Nom commun

Nom latin

Nom commun

Nom latin

Nom commun

Nom latin

1

Okra Abelmoschus esculentus Bok choï, pak choï, bok choï miniature Brassica rapa  subspecies chinensis Okra Abelmoschus esculentus

2

Aubergine (couleur et forme variées) Solanum melongena Brocoli chinois Brassica oleracea Alboglabra group Aubergine (africaine)) Solanum melongena – Solanum aethiopicum, Solanum gilo, Solanum olivaire, Solanum pierreanum

3

Melon amer Momordica charantia Aubergine (couleur et forme variées) Solanum melongena Amarante hybride Amaranthus spp.

4

Épinard Spinacia oleracea Choy sum Brassica rapa subspecies chinensis Tomate Solanum lycopersicum

5

Tomate Solanum lycopersicum Tomate Solanum lycopersicum Igname (jaune ou blanche) Dioscorea batatas

6

Chou-fleur Brassica oleracea Bortrytis group Chou napa Brassica rapa subspecies pekinensis Potiron (kaddu, courge chinoise) Cucurbita spp.

7

Pomme de terre Solanum tuberosum Haricot vert (chinois) Phaselolus vulgaris Banane plantain Musa paradisiaca

8

Chou Brassica oleracea capitata group Céleri (variété chinoise) Apium gravelolens var. dulce/rapaceum Feuilles/cormes de colocasie Colocasia esculenta/Xanthosoma sagittifolium

9

Coriandre (persil chinois) Coriandrum sativum Épinard Spinacia oleracea Dolique asperge Vigna unguiculata subsp. Sesquipedalis

10

Oignon (miniature) Allium cepa Carotte Daucus carota Manioc Manihot esculenta

11

Carotte Daucus carota Melon amer Momordica charantia Patate douce (feuilles et tubercule) Ipomoea batatas

12

Haricot vert (chinois) Phaseolus vulgaris Brocoli Brassica oleracea Italica Group Chou Brassica oleracea Capitata group

13

Piment (vert ou rouge) Capsicum spp. Laitue (romaine et rouge) Lactuca sativa Épinard Spinacia oleracea

Tableau 1 : Adapté de Adekunle et coll., 2010 – Top thirteen vegetables for the three largest ethnic groups (South Asian, Chinese, Afro-Caribbean) in the GTA.

La substitution des importations en Ontario : étude de cas

Une culture peut être retenue pour servir d’étude de cas sur la demande de légumes de spécialité et leur production commerciale potentielle en Ontario. Il s’agit de l’okra (Abelmoschus esculentus), classé premier parmi les légumes qu’affectionnent deux des trois groupes examinés dans l’étude de l’Université de Guelph (tableau 1). En résumé, les importations ontariennes d’okra en 2012 s’élevaient à 3 515 149 kg, pour une valeur globale de 7 758 562 $, les okras frais ou réfrigérés représentant environ 93 % du volume des importations et 80 % de leur valeur (tableaux 2 et 3).

Importations d’okra en Ontario (Source : Statistique Canada)

Année

Volume (kg)

Valeur ($)

2010

2 708 556

5 135 607

2011

2 748 828

5 452 466

2012

3 255 748

6 172 588

Tableau 2 : Importations annuelles d’okra frais ou réfrigéré en Ontario.

Année

Volume (kg)

Valeur ($)

2010

126 028

247 195

2011

104 913

339 810

2012

259 401

1 585 974

Tableau 3 : Importations annuelles d’okra transformé ou congelé en Ontario, incluant les mélanges (artichaut, pousses de bambou, okra, etc. – apprêtés/en conserve congelés) et les okras apprêtés/en conserve non congelés (Source : Statistique Canada).

Aperçu du prix de gros en Ontario

Selon les données de 2012 sur les importations ontariennes d’okra frais ou réfrigéré, le prix de gros moyen se situerait autour de 1,90 $/kg (0,86 $/lb). Cependant, durant la semaine du 6 août 2012 (au plus fort de la période de production en Ontario), le meilleur prix atteint par l’okra frais au Marché des produits alimentaires de Toronto était de 29 $ la caisse de 15 lb, soit environ 4,25 $/kg (1,93 $/lb). Une semaine plus tard, le cours était retombé à 14 $ la caisse de 14 lb, c’est-à-dire approximativement 2,20 $/kg (1 $/lb). Pour le reste d’août et de septembre, les prix ont fluctué entre 14 $ et 27 $ la caisse de 14 lb. La variation des prix semble épouser la saison de production principale de l’okra dans le nord des États-Unis (qui est semblable à celle dans le sud de l’Ontario). Pour mieux comprendre ce marché et ses cours, il convient d’examiner le rendement de la culture.

 Estimation du rendement de l’okra en Ontario

En 1987, le MAAO et le MAR ont testé des variétés d’okra avec le concours de l’Université de Guelph. Malgré leur ancienneté, ces chiffres servent de point de comparaison aux calculs qui suivent. Lors de l’essai, les semis ont débuté le 13 avril et les plants ont été repiqués en pleine terre le 29 mai. La récolte s’est étendue du 11 juillet au 24 septembre, inclusivement. En tout, on a procédé à 15 relevés durant la cueillette, soit tous les 2 à 5 jours. Le rendement relevé dans le cadre de l’étude figure au tableau 4 (remarque : les chiffres reposent sur de petites parcelles expérimentales, statistiquement aménagées dans les règles, et les données ne portent que sur un an).

Variété

Rendement (kg/ha)

Annie Oakley

9 420

Candelabra

7 700

Emerald

6 480

Green Velvet

5 600

Red (variété de couleur rouge)

5 290

Parkens Mammoth Long Pod

4 010

Lee

3 970

Clemson Spineless

3 960

Tableau 4: Rendement de l’okra observé lors des essais au champ effectués en 1987 par le MAAO et le MAR et l’Université de Guelph (les chiffres sont similaires au rendement estimé par le VRIC en 2010).

Plus récemment, une étude du Massachusetts, réalisée en 2009-2010, rapportait un rendement de 1 820 à 17 860 kg/ha pour trois récoltes hebdomadaires et une période de production analogue à celle de l’essai ontarien (de la mi-juillet à la fin de septembre). L’écart entre les chiffres du Massachusetts et ceux de l’Ontario pourrait résulter de la variété, du calibre des gousses récoltées, de l’espacement des rangs ou de la densité des semis, du recours au paillage ou pas, et des conditions environnementales propres à la période de croissance, aux deux endroits.

Observations sur le marché

Cela dit, combien d’acres d’okra pourrait-on cultiver en Ontario sur le plan de la rentabilité?

Selon les chiffres les plus récents de Statistique Canada, on cultive approximativement 4,1 ha (10,1 acres) d’okra en Ontario (données du recensement de 2006). Le principal débouché de cette culture correspond vraisemblablement à celui de l’okra frais, cueilli à la ferme ou écoulé directement par le producteur à son exploitation ou aux marchés agricoles. Compte tenu des rendements signalés plus haut pour l’Ontario, 4,1 ha d’okra représenteraient 38 622 kg (4,1 ha x 9 420 kg/ha) supplémentaires d’okra frais sur le marché ontarien, pendant la saison végétative.

En tenant compte des chiffres de 2012 sur les arrivages d’okra frais (tableau 2) et du rendement le plus élevé enregistré lors de l’étude ontarienne (tableau 4), la substitution des importations laisse croire que 345 ha (~862,5 acres) d’okra pourraient s’ajouter à la production précitée pour remplacer la totalité du produit frais importé annuellement, si l’okra pouvait être cultivé à longueur d’année.

Cependant, si on ne souhaite que substituer les importations durant la belle saison (une approche plus réaliste), à savoir de la mi-juillet à la fin de septembre (~10 semaines), on aurait besoin d’environ 626 105 kg d’okra, soit l’équivalent de 66,5 ha (~166,25 acres). Pareille superficie suffirait à remplacer la totalité des importations saisonnières et s’ajouterait aux cultures actuelles de 4,1 ha. Pour l’instant, aucune culture horticole de l’Ontario n’est encore parvenue à remplacer la totalité des importations saisonnières.

Apparemment, la demande de légumes de spécialité est à la hausse en Ontario. Toutefois, les cultures qui approvisionnent des créneaux précis, tel l’okra, pourraient ne tolérer qu’une légère augmentation de la superficie en production. En effet, les marchés à créneaux sont vite saturés et la prudence exige qu’on fasse bien ses recherches avant de planter une quelconque culture de spécialité.

Pour en apprendre davantage sur la production de l’okra et d’autres cultures de remplacement, ainsi que sur la lutte contre les ravageurs de ces cultures, on consultera la base de données Promo-Cultures, sur le site Web du MAAO et du MAR : http://www.omafra.gov.on.ca/CropOp/fr/index.html

L’auteur tient à remercier Anna Staciwa et Siva Mailvaganam, statisticiens au MAAO et au MAR, pour lui avoir fourni les chiffres sur les importations et sur la superficie en culture repris dans cet article.

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